L’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh en 2013, qui a causé la mort de plus de 1 100 personnes, a rendu visibles les failles d’une chaîne textile organisée entre donneurs d’ordre internationaux, fournisseurs et ateliers. Les réponses qui ont suivi ne se résument pas à une nouvelle série d’audits. Elles ont introduit des inspections indépendantes, des mécanismes de plainte, une place plus explicite pour les travailleurs et, dans certains dispositifs, des engagements juridiquement contraignants.
En bref
- Après le Rana Plaza, l’Accord de 2013 a introduit des inspections indépendantes et un dispositif juridiquement contraignant.
- Le cadre associe marques, syndicats, comités de sécurité, formation, plaintes et droit de refuser un travail dangereux.
- Les pratiques d’achat, les prix et la sous-traitance restent des facteurs essentiels pour évaluer la sécurité réelle.
Une chaîne de responsabilités difficile à lire
Une analyse publiée en 2014 sur le blog de la Banque mondiale décrit la chaîne de l’habillement comme une succession de relations entre régulateurs, acheteurs, fournisseurs et travailleurs. L’autrice insiste sur un problème d’incitations: la recherche du coût nominal le plus bas peut réduire la marge disponible pour les salaires, les conditions de travail et l’investissement. Elle relève aussi que la sous-traitance indirecte éloigne parfois l’acheteur du lieu réel de fabrication.
Ce texte est une analyse, non une mesure exhaustive de toutes les usines. Il aide néanmoins à comprendre pourquoi une inspection ponctuelle ne suffit pas. Si les prix, les délais et les volumes commandés restent incompatibles avec les travaux de sécurité attendus, le fournisseur porte une obligation sans toujours disposer des moyens correspondants. La vigilance doit donc examiner à la fois le bâtiment, l’organisation de la production et les pratiques d’achat.
L’Accord a changé la méthode de contrôle
La fiche de l’Organisation internationale du Travail consacrée à l’Accord international rappelle que le premier accord sur la sécurité incendie et la sécurité des bâtiments au Bangladesh a été signé le 15 mai 2013. Il réunissait plus de 200 marques de plus de 20 pays, deux fédérations syndicales mondiales, huit syndicats bangladais et quatre organisations non gouvernementales, avec la coopération de l’OIT.
Selon cette présentation, il s’agissait du premier dispositif de ce type juridiquement contraignant. Son architecture associait des inspections indépendantes soutenues financièrement par les marques à une participation des travailleurs et des syndicats. Elle prévoyait aussi des comités de sécurité élus, de la formation, un mécanisme de plainte et la possibilité de refuser un travail dangereux. L’accord initial a été prolongé en 2017. Une nouvelle version conclue en 2021 a élargi son champ à la santé, à la sécurité et à la diligence raisonnable. La fiche précise que cette version était gouvernée conjointement par les syndicats mondiaux et les marques, tandis que le RMG Sustainability Council portait les inspections, les réparations, le suivi et les plaintes au Bangladesh. Ces indications décrivent l’évolution publiée par l’OIT, pas un audit actualisé de chaque signataire.
Le dialogue entre le Bangladesh et l’Union européenne
La Commission européenne relie également le drame de 2013 au lancement du Bangladesh Sustainability Compact. Ce cadre vise l’amélioration des droits du travail, de la santé et de la sécurité, mais aussi leur application effective. La Commission indique que 235 inspecteurs supplémentaires ont été recrutés et que près de 350 syndicats ainsi que 220 associations de travailleurs disposant de capacités de négociation collective ont été constitués depuis le lancement du dispositif.

Ces chiffres signalent une montée en capacité institutionnelle. Ils ne prouvent pas que tous les risques ont disparu. Le nombre d’inspecteurs ne dit pas, à lui seul, combien de visites ont été réalisées, quels correctifs ont été menés à terme ni si les travailleurs peuvent signaler un danger sans conséquence. Pour juger une politique de vigilance, il faut suivre les inspections, les corrections, les plaintes et les pratiques commerciales dans la durée.
Ce qui a réellement changé
Le premier changement est la nature de la preuve. Une déclaration générale de conformité peut désormais être confrontée à des inspections plus indépendantes, à des plans correctifs et à des mécanismes de signalement. Le deuxième est la répartition de la responsabilité. Les marques ne peuvent plus raisonnablement limiter leur attention à leur fournisseur contractuel direct si la production est confiée ailleurs. Le troisième est la place reconnue à celles et ceux qui travaillent dans les usines, notamment au moyen de comités et de plaintes.
La vigilance s’est également rapprochée des politiques commerciales. La Commission rappelle que les accords commerciaux de l’Union européenne comportent des engagements relatifs aux conventions fondamentales de l’OIT. Cette articulation crée un niveau supplémentaire de dialogue et de suivi. Elle ne remplace toutefois ni le contrôle national ni les engagements précis des entreprises.
Des limites structurelles toujours visibles
Le modèle économique demeure un point de tension. Des délais serrés, des changements tardifs et des prix comprimés peuvent déplacer le risque vers les ateliers. L’analyse de la Banque mondiale invite donc à regarder au-delà des chartes fournisseurs: calendrier des commandes, stabilité des volumes, financement des réparations et traçabilité de la sous-traitance comptent autant que le texte d’un code de conduite.
Le legs du Rana Plaza tient ainsi moins à une promesse de risque zéro qu’à un changement de méthode. La sécurité est devenue un sujet susceptible d’être inspecté, documenté et négocié avec des obligations plus précises. Le test décisif reste l’exécution: une anomalie doit être identifiée, financée, corrigée puis vérifiée. Sans cette boucle, la vigilance reste une déclaration. Avec elle, les acteurs disposent au moins d’un cadre pour attribuer les responsabilités et suivre les progrès. La rubrique International suit d’autres enjeux liés aux politiques publiques et aux chaînes mondiales.
Sources
- Commission européenne, droits du travail dans la politique commerciale de l’Union
- Banque mondiale, analyse de la concurrence dans les chaînes textiles du Bangladesh
- Organisation internationale du Travail, Accord international pour la santé et la sécurité dans le textile
Photo à la une. Source: Pexels. Attribution: Najmul Hasan Mahedi. Licence: Pexels License.